Domaine La Calmette, ou le bonheur d’être vigneron.

Maya et Nicolas – Vadrouille Sud-Ouest 3/7

C’est un rêve.

Nicolas me regarde droit dans les yeux : les siens brillent. Un doux mélange d’émotion, un brin de fierté, et le plus grand des sérieux. 

Ma question ? « Ça te fait drôle d’être « de l’autre côté » à présent ? D’être celui qui ouvre les portes de son chai, attrape la pipette et fait déguster ? »

D’être le vigneron, en somme.

Maya et Nicolas du domaine la Calmette

UN FANTASME FOU

Quand tu rencontres Nicolas et sa compagne, Maya, tu ne peux qu’être touché par leur apparente candeur : une espèce de rêverie se dégage d’eux, comme une insouciance. À y regarder du plus près, tu devines qu’ils font partie de ces gens qui vous regardent pleinement, un demi-sourire en coin et l’oreille disponible. De ceux qui savent écouter et observer, sans se mettre en avant. Présents.

Vignerons ? Un fantasme fou pour ces deux trentenaires. Ni l’un ni l’autre n’est issu du monde du vin. Mais ils y sont venus, chacun à leur manière : si Maya est bien née en France, elle n’y a véritablement vécu qu’à partir de ses 14 ans. Une enfance d’expat’, en Amérique latine essentiellement. Et une sensation de décalage, à l’adolescence, elle dont les racines sont bien d’ici, du Sud-Ouest, mais qui découvre tout juste la culture française. Alors, au cours de ses études d’ingénieur agronome à Toulouse, elle choisit le vin et la vigne, comme un réflexe d’étrangère :

C’était le symbole de la France à mes yeux. 

Une façon de s’approprier son pays, de se faire sa place. Et puis ce qui lui plaît, c’est la richesse et la diversité des métiers que recouvre cette spécialisation de fin de cursus. 

Maya a déjà conscience de sa grande curiosité, de son besoin de se réaliser dans un quotidien varié. 

Vignes du domaine la Calmette

Au même moment, Nicolas valide son diplôme… le même, dans la même école. Pourtant, avec Maya, ils ne se connaissent pas encore. Ce qui les réunit, à la fin du cursus, c’est un ami commun : « Mais moi je voyais très bien qui tu étais ! » rit Maya. « Nicolas avait lancé une contre-liste du BDE, il faisait partie de ces étudiants « médiatiques » ! ». Et Nicolas d’avouer que lui aussi voyait très bien, malgré sa discrétion, qui était Maya… 

Ils font chacun leurs armes dans diverses structures en tant qu’oenologues, puis partent en Alsace : Maya y est consultante pour un laboratoire d’oenologie, elle compte parmi ses clients certains des plus grands vignerons alsaciens. Et puis elle a la chance d’accéder à de nombreuses formations viticoles dans lesquelles ses patrons l’inscrivent : une façon de mieux cerner les problématiques rencontrées par les clients, mais aussi de tisser des liens différents avec eux. Pour Maya, l’occasion surtout de toucher du bout du doigt ce métier de vigneron qui la fascine de plus en plus.

Nicolas officie lui pour une coopérative qui souhaite amorcer un virage vers des vins de terroir, il a de grosses responsabilités car de gros volumes de vin à gérer, mais il s’éclate, littéralement :

On m’avait vraiment donné les clés : je faisais des pressurages d’une nuit, des essais de vinifications sans soufre, des macérations longues… 

Pendant ces quelques années dans le grand Est, ils lient des amitiés très fortes avec nombre de vignerons. L’idée de le devenir à leur tour les effleure gentiment, mais ça leur semble un projet flou, réalisable peut-être, lointain sûrement. 

Tout s’accélère le 23 décembre 2014 : Nicolas apprend que la coopérative est rachetée. Traduction, il va perdre son poste. 

Maya tranche : 

C’est le moment de changer de vie, non ?

QUAND PRAGMATISME ET RÊVE SE CONJUGUENT AU PRÉSENT

Ces dernières années, ils n’ont pas cessé de faire des aller-retours dans le Sud-Ouest, où leurs familles respectives sont installées. Ils décident donc d’y passer les fêtes de Noël, d’y cibler leur recherche, mais auparavant surtout d’aller y découvrir plus avant les terroirs et les vins. Notamment du côté de Cahors, dont ils soupçonnent un joli potentiel. C’est leur condition sine qua non : ils ne s’installeront que sur une terre où ils sont convaincus que l’on peut faire de grands vins. 

(Pour une immersion un peu magique, RDV à la fin de cet article pour une vidéo réalisée par leurs soins ! 😉 )

La rencontre décisive aura lieu quelques jours plus tard, le 30 décembre 2014, où ils sont reçus par Fabien Jouves. Ils ressortent scotchés par ce qu’ils y ont goûté, et par les échanges avec ce vigneron qui a littéralement réveillé l’appellation. Tout va alors très vite : ils s’installent dans la région en août 2015, font les vendanges chez Fabien, et prospectent en parallèle pour trouver des parcelles à vendre. 

Aux vendanges suivantes, en septembre 2016, ce qu’ils récoltent cette fois ce sont leurs raisins.

Le domaine La Calmette est né, Maya et Nicolas sont passés de l’autre côté.

Les cuvées du domaine la Calmette

La Calmette ? Le souhait de la simplicité, et du sens : la calmeta en occitan c’est un petit plateau rocheux, à l’image de leurs vignes, et notamment leur toute première parcelle, sur le sommet d’un causse de Cahors.

Ils ont débuté avec un hectare : une seule parcelle, celle de Bois-Grand, et zéro matériel. 

Ils chinent sur le Bon coin l’indispensable, achètent d’occasion, se passent du reste. Conséquence : ils font tout à pied… et à dos d’homme. Maya se fait soudain très sérieuse « Je ne le referai pas ». Un hectare de vigne à traiter avec pulvérisateur à dos, ça représente à chaque fois 5km avec 22 kilos sur le dos, et parfois sous un véritable cagnard. À cela s’ajoute tous les autres travaux de la vigne, du binage au rognage à la cisaille, de l’effeuillage à l’épamprage. Ici, pas de produits phytosanitaires de synthèse, mais des tisanes et, en traitement contre les maladies, cuivre et soufre, rien d’autre. Dès le départ, Maya et Nicolas ont décidé de travailler en biodynamie leurs vignes.

Une évidence pour l’un comme pour l’autre.

Avant même de savoir ce qu’était la biodynamie, j’ai réalisé que tous les vins que je préférais étaient issus de vignes cultivées dans cette philosophie. – Nicolas

Ce n’est qu’une anecdote… mais je pense que ça a planté des germes depuis longtemps en moi : mes parents ont un potager magnifique, avec lequel ils pourraient quasiment vivre en autarcie s’ils le voulaient. Et il se trouve qu’ils appliquent les principes de la biodynamie pour le travailler. – Maya 

Nicolas, du domaine la Palmette

C’est lors d’une dégustation dans le Rhône sud, chez Philippe Viret, que Nicolas a découvert l’émotion que pouvait procurer certains vins. À cette époque, il n’y connaissait rien au vin, et était loin d’imaginer qu’il en ferait un jour.

INGÉNIEUR PAYSAN

Ce métier de paysan, où l’on vit au rythme des saisons, où l’on travaille la terre et où l’on consulte la météo plusieurs fois par jour, Nicolas l’a rêvé depuis fort longtemps. Il se souvient de la toute première fois où l’idée a commencé à le traverser : « Mes parents m’avaient emmené en vacances dans les Pyrénées. Tous les matins je disparaissais, je filais rejoindre la bergerie du village, pour m’occuper des bêtes, être avec les bergers. »

Hasard, coïncidence de la vie ? Ce village de 418 âmes où Nicolas a eu cette première prise de conscience de son amour d’un terroir et des métiers de la terre, c’est Formiguères, au coeur du Capcir. Un village où j’ai moi-même passé tous mes étés jusqu’à l’adolescence. 

Formiguères

Copyright : Jérôme Bataille (Merci !!!)

Ce rêve enfoui, il a su le réveiller, malgré de nombreux freins. Alors qu’il participait aux vinifications chez Mouton-Rothschild, Nicolas se souvient ainsi de cette discussion entre stagiaires, où ils évoquaient à haute voix le fantasme de devenir vigneron. L’une d’entre eux avait alors clos le débat, fermement :

Oubliez tout de suite, les profs nous l’ont dit, vigneron, c’est plus que difficile. Alors si vous en plus vous n’êtes pas issu d’une famille vigneronne, c’est impossible.

Aujourd’hui, cette stagiaire est devenue une amie… et une vigneronne*.

RESPECT DE LA TERRE, RESPECT DES HOMMES

Depuis l’hiver dernier, Maya et Nicolas ont 7 hectares : quelques économies, mais aussi l’aide et le soutien incroyable de leurs familles et leurs amis. Une aide financière, pour ne pas être assujettis aux banques dès le départ, mais surtout une aide morale, et concrète : ils reçoivent régulièrement de la visite, et parfois des coups de main des uns et des autres.

Parcelle du domaine La Calmette

Au village, ils ont aussi deux alliés, et non des moindres : il y a d’abord Roger, le vigneron qui leur loue le chai et la cuverie. Né en 1940, il en est à ses 64ème vendanges. Un soutien plus que précieux, pour son expérience et ses talents de bricoleurs. Et puis il y a Jean-Claude, qui leur a vendu les vignes. Le bio, il ne comprend pas bien, mais il est heureux que ce soit eux qui s’occupent désormais de « ses » vignes, et a bien conscience qu’ils en prennent soin. La première saison, quand Nicolas ne se sentait pas encore de conduire le tracteur avec 2 tonnes de fumier attelées pour dévaler les coteaux pentus, c’est lui qui s’est proposé. Pareil aux dernières vendanges, quand il leur manquait soudain un conducteur pour remorquer la récolte.

Pendant cette première année où l’on a tout fait à la main, on nous a pris pour des fous, mais ça a ravivé des souvenirs chez les anciens du village. On en a vraiment chié, mais quelque part on a aussi gagné leur respect.

La conscience aussi, à Trespoux (prononcer tresspousse !) qu’il y a là l’envie de faire revivre un patrimoine. Et ça n’a pas de prix dans une région très rustique, la dernière en France où le tracteur a fait son apparition au siècle dernier.

Vigne surgreffée du domaine la Calmette

Au coeur de la parcelle Mérigo : 1/2 hectare de Merlot qui vont connaître une seconde vie… en cépage blanc ! Grâce au surgreffage, ce sont désormais des Sauvignon, Noual, Chenin et Sylvaner qui grandissent ici. Pour ces amoureux des vins d’Alsace, impossible de continuer de faire du vin sans au moins une cuve de blanc qui mijote. À l’image de la Bourgogne, dont l’histoire géologique est très proche de celle de Cahors, Nicolas et Maya sont persuadés qu’il y a ici un grand potentiel pour des vins blancs. Mais c’est un travail démentiel, qui s’ajoute à une année déjà très éprouvante.

Les difficultés, ils en rencontrent, et ont eu plus d’un moment de découragement. Au début de l’été 2018, peu avant mon passage, en pleine saison des traitements et des travaux en vert de la vigne, une période où les journées sont très chargées et où il faut absolument tenir les délais malgré la fatigue accumulée depuis l’hiver, Nicolas se blesse à l’épaule et est immobilisé 3 semaines. Maya est alors enceinte de 4 mois et doit assurer le travail pour deux, tandis que Nicolas bout et s’applique à guérir le plus vite possible. Ils tiennent bon. 

Maya Sallée et Nicolas Fernandez du Domaine la Calmette au salon de la Dive en février 2018.

Notre toute première rencontre, en février 2018, à l’occasion d’un dîner solidaire au salon de la Dive bouteille à Saumur.

Leur complicité est plus que le ciment de leur projet. Pendant les 24h que nous passons ensemble, je suis touchée par les attentions qu’ils ont l’un envers l’autre. Au-delà de la tendresse, il y a du respect, de l’admiration réciproque, et une communication très puissante. À les observer, j’ai le sentiment de comprendre la notion socratique du mot « dialogue » : accoucher de la vérité par la parole.

Ou quand l’échange entre deux êtres permet d’aller toujours plus loin…

Merci pour votre accueil et votre confiance, Maya, Nicolas. Du « boulette journal » à la recette des panisses, de votre épopée Rome-Istanbul au féminisme, une parenthèse authentique, une plongée  incroyable dans votre univers.

Je m’efforcerai de penser à cette remarque de Nico dans les moments difficiles (oui, je pense qu’elle vaut aussi si l’on n’est pas vigneron 😉 ) :

Parmi les vignerons, j’ai remarqué qu’il y a ceux qui subissent. Et il y a ceux – qui font pourtant aussi face à de grosses difficultés – qui sont heureux. J’essaie de garder cela en tête.


*Chère Anne-Laure, si tu lis ces lignes, je serais très heureuse de te rencontrer, pour que tu me racontes à ton tour ton histoire.