Laurent Vauversin, vigneron champenois

Touchant. C’est ce qui nous vient immédiatement à l’esprit quand on rencontre Laurent Vauversin pour la première fois. Ce jeune homme au premier abord timide, sous sa veste de vigneron trop grande* et ses cheveux dorés par le soleil champenois, démontre très vite une jolie assurance. L’assurance de la sincérité.

Mais reprenons : une amie d’enfance de Laurent, également passionnée par le vin et notamment de Champagne, m’a proposé, avec tout un groupe d’amis, de rendre visite à ce vigneron. Pas besoin de faire un dessin : rendre visite à un vigneron, indépendant, et à qui on aura le droit de poser 1000 questions ? Oui, trois fois oui !

Nous voilà donc à Oger, village de la Côte des Blancs, à une dizaine de kilomètres d’Epernay. Il est 17h30, il fait 7 degrés, le soleil se teinte de jolies couleurs de fin de journée…

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Laurent nous accueille avec simplicité et franchise. « On va commencer par aller voir les vignes, c’est de là que tout vient, à mon sens ». À quelques mètres de la maison familiale, qui fait aussi office de bureau-cave-centre de production, les premiers pieds de vigne.

Laurent se roule une cigarette… « Ça ne vous embête pas ? Ça fait des heures que je suis enfermé, pour la dégustation des vins clairs… »

Car, sans le savoir, nous sommes venus un jour pas comme les autres (si tant est que 2 journées se ressemblent pour un vigneron) : celle de la dégustation des « vins clairs », les premiers jus fermentés qui, en quelque sorte, découlent de la dernière vendange**.

En guise d’introduction, ce très jeune vigneron nous parle Histoire. Car le vignoble Vauversin existe – accrochez-vous – depuis au moins le 17ème siècle. En attestent les plus anciennes archives trouvées, qui datent de 1640. Ça, c’est pour l’anecdote, mais ça fait son petit effet.

C’est à l’arrière-grand-père de Laurent, Fernand, que l’on attribue vraiment la création de la marque « Vauversin » : c’est en effet lui qui aurait décidé, en 1930, d’arrêter de vendre son raisin aux négociants, et de se charger lui-même de la vinification, et de la commercialisation de ses bouteilles. Un choix stratégique, à une époque où un kilo de pomme de terre pouvait s’avérer plus rentable qu’un kilo de raisins. Un choix audacieux aussi, dans la mesure où vendre ses bouteilles et faire connaître sa marque relevait presque de la folie, dans un village aussi reculé, à une époque où les mailings n’existaient pas, et où il fallait écrire à la main ou à la machine – diantre ! – pour prospecter de nouveaux clients.

Mais l’aïeul avait plus d’un tour dans son sac et a su développer un réseau de ventes par correspondance grâce à ses anciens amis… du front.

En somme, c’est donc d’abord grâce aux Poilus, que nous avons aujourd’hui la chance de pouvoir déguster le Champagne Vauversin…

Ensuite, chaque génération a apporté sa pierre à l’édifice : le grand-père a construit l’actuelle bâtisse, et le père a accru l’étendue du vignoble (3,10 hectares aujourd’hui) et développé l’export.

Vous l’aurez compris, Vauversin, c’est une histoire de transmission. Et si, à à peine une vingtaine d’année, Laurent est devenu responsable du domaine, ce n’est pas par obligation.

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Après près d’une heure dehors, à discuter viticulture, nous descendons avec Laurent dans la cave.

Laurent aime son métier, il aime son champagne, et, plus que tout, il aime ses vignes.

De là est partie toute sa philosophie, lorsque son père lui a proposé de reprendre les rênes : « OK, je suis la nouvelle génération, j’ai forcément envie de faire certaines choses à ma manière, mais quelle est ma vision de la profession ? Quelles sont mes ambitions pour le domaine ? En Champagne, ça fait 50 ans que l’on maîtrise parfaitement la vinification, on a su développer des méthodes extrêmement précises, des équipements à la pointe pour décider exactement quel champagne on souhaite produire… Mais à mes yeux, ce qui est indispensable, c’est l’étape précédente : la culture du raisin, la viticulture. On peut dire ce qu’on veut, on ne fera jamais un très bon champagne, sans un très bon raisin ».

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Il suffit alors de dérouler le fil de cette pensée pour comprendre la logique du jeune homme.

« Nous sommes sur l’un des terroirs les plus réputés de la région, toutes mes vignes sont classées Grand Cru, comment je peux encore améliorer ce patrimoine ? »

Loin de ce qu’il a appris lors de sa formation au lycée viticole, il décide alors de s’interroger sur le modèle plus ou moins imposé par l’agriculture moderne, de questionner les pratiques en cours dans les vignobles… Et de faire un choix : celui du passage en bio de la propriété, depuis 2011.

Je vous laisse faire le calcul ? Quand certains en sont à chercher un premier stage, lui avait déjà décidé de l’impulsion qu’il voulait donner à son champagne…

Impulsion qui tient de la même folie que son ancêtre, quand on sait que le bio commence tout juste à se développer dans la région. En effet, du fait de son climat très humide et de ses gelées printanières redoutables, la Champagne est l’un des vignobles français le plus dépendant aux divers intrants chimiques et autres cochonneries salvatrices.

Je n’entrerai pas plus loin dans les détails, mais c’était un régal de suivre les explications de Laurent, sur sa façon à lui de protéger ses vignes, de les « chouchouter », et d’éviter tout produit issu de l’industrie pétrochimique. Il nous parle tisanes, « charrutage », stress et fainéantise de la plante, permaculture, confusion sexuelle…

« Mais l’essentiel, c’est de réapprendre à observer comment marche le sol. 90 % de la qualité d’un raisin vient de là, avant même les questions de météo. Ici, on est sur le village d’Oger, ce n’est pas le même sol que les communes voisines, Avize ou Cramant par exemple : je veux que mon champagne ait sa propre identité, que l’on y retrouve la personnalité de ce village ».

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Sortir de la standardisation des pratiques, et des goûts… Le jeune homme ne se leurre pas : s’il est en mesure de prendre ces risques, c’est aussi car la gestion financière du domaine a toujours été saine, et qu’il n’est pas inquiet des ventes à venir. Et, il le souligne, cette liberté d’amorcer ce virage n’aurait pas été possible sans le soutien de son père, qui a su lui faire confiance, et lui laisser très vite une grande marge d’action.
Aujourd’hui, père et fils travaillent encore ensemble, mais le paternel est surtout en charge de la partie administrative (très lourde dans cette AOC !), laissant une totale autonomie à son fils sur le terrain. Depuis 3 ans, le domaine a également fait l’acquisition de son propre pressoir, ce qui signifie qu’à présent toutes les étapes de l’élaboration du champagne est faite à demeure : des vendanges à la mise en bouteille, Laurent maîtrise la vinification de ses cuvées, de A à Z.

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Coucou toi… Prêt à presser des tonnes de raisins ?

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Ici, on décapsule, puis vite ! Avant que les bulles ne s’échappent on rajoute du vin et ensuite, un peu de sucre, c’est meilleur 🙂 (Dans le jargon… le dégorgement et l’ajout de la liqueur de dosage)

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Saperlipopette ! Une table de remuage en forme de tourniquet à cartes postales !

Ses projets ? Aller plus loin dans sa remise en question des pratiques viticoles, et notamment réintroduire de la biodiversité sur ses terres.

Touchant, sincère, entier, visionnaire… humain.

Merci pour cette fabuleuse rencontre.


  • Champagne Vauversin : 9 bis rue de Flavigny, 51190 Oger, Tél : 03 26 57 51 01, Site Internet. Visite et dégustation sur rendez-vous.
  • Pour en savoir plus sur la Champagne et ses pratiques « à part », je conseille le site du CIVC.

*À la mode chez les vignerons et très chaude semblerait-il après vérification 😉

** Ce sont ces jus que le vigneron décide « d’assembler », c’est-à-dire de mélanger entre eux pour décider quel goût donner à son champagne à venir, et qui deviendront effervescents, lors de la 2ème fermentation… Autant parler de magie !